Retranscription d’une interview audio.

Tovo Rasoanaivo accompagné de son associé, Luck et en collaboration avec Grandir Dignement (GD) et l’Administration Pénitentiaire (AP) est intervenu au quartier mineur d’Antanimora, auprès des mineurs détenus pour mener un projet d’initiation au cinéma. 

Parlez-nous de vous, de votre parcours, vos études, votre vie professionnelle aujourd’hui … 

« Je m’appelle Tovo. Mon parcours… Dans les années 90, les salles de cinéma ont rouvert à Madagascar avec des productions locales et moi je voulais faire du cinéma depuis pas mal de temps mais il n’y avait pas d’école. Du coup quand les salles de cinéma ont rouvert je me suis dit « j’ai 10 ans pour apprendre le métier du cinéma, pour être prêt en même temps que l’industrie cinématographique s’il y a industrie… » du coup au début je me rendais à Tana dans des centres culturels allemands, français, etc. car c’est eux qui amenaient des intervenants cinéma. A l’époque, je participais à des petits ateliers de formation cinéma de 10 à 15 jours, des trucs comme ça et ça pendant pas mal de temps mais c’est trop peu et pas assez régulier. J’ai donc décidé d’intégrer une chaine de télévision locale pour continuer de me former sur le tas, même si l’univers de la télévision est différent de celui du cinéma, cette expérience m’a parmi de me familiariser avec le matériel et tout. Après en 2009 j’ai eu l’occasion de participer pendant 2 mois à l’université d’été de la FEMIS à Paris pour me perfectionner dans le cinéma documentaire et en 2010, j’ai passé un concours pour entrée à l’école supérieure d’art visuel de Marrakech et j’ai été pris, titulaire d’une bourse j’ai passé 3 ans là-bas à apprendre mon métier de cinéaste, pendant 3 ans je n’ai pensé qu’au cinéma. Et désormais, depuis que je suis formé et de retour à Tana je souhaite aider les futures générations qui souhaitent faire du cinéma, je ne veux pas qu’ils galèrent autant que j’ai galéré, je veux partager ». 

Comment as-tu connu Grandir Dignement ? 

«  J’en avais déjà beaucoup entendu parlé mais c’est grâce à Luck, alors en contact avec Lina, une allemande venue quelque temps à Tana, que j’ai pris connaissance de ce projet. Luck savait que je serais motivé pour ce genre de projet. »

De ton point de vue, comment s’est déroulé ce projet à Antanimora ?

« Le but était de former les jeunes aux outils-audiovisuels, de les familiariser avec, de transmettre des connaissances sur le plan technique, parler aussi avec eux de l’histoire du cinéma… Nous notre intérêt était vraiment de partager notre passion du cinéma avec les jeunes. Tout au long du projet on a dit aux jeunes de prendre du plaisir, de s’évader… car le cinéma sert aussi pour s’évader, s’exprimer, quelque part faire face à une réalité de manière différente. Je pense vraiment que le cinéma, enfin que tous les arts ont un côté thérapeutique. Les jeunes étaient en petits groupes, après un temps d’initiation il y a eu le temps filmage. Parfois on leur donnait quelques directives pour les guider et parfois on leur disait d’oublier tout ce qu’on leur a appris et d’être libre, de filmer ce qu’ils souhaitent faire transparaitre… et moi de ça il y a vraiment des scènes filmées par les jeunes qui me scotch. Ces jeunes m’ont beaucoup appris, ils m’ont appris à me libérer des règles entre autre. Mes années d’expériences m’on polluées… eux ce sont des gamins qui naissent dans le cinéma, ils font ce qu’ils veulent avec la caméra, ils n’ont pas de règles. 

Ils t’apprennent des choses et ça c’est très enrichissant. Le but de les laisser travailler librement en petit groupe était aussi pour qu’ils apprennent à travailler en équipe, à s’écouter, s’entendre… et aussi à être autonome, c’est très important. Concernant le contenu des images que les jeunes ont tournées ils avaient pour beaucoup la volonté de montrer leur quotidien à Antanimora.  Nous on ne savait pas jusqu’à quel point on pouvait être indiscrets, car si après il y avait polémique sur ces images au bout du compte ce sont les jeunes qui seraient pénalisés dans la mesure où nous étions ici à travers Grandir Dignement, s’il y avait polémique c’est Grandir Dignement qui serait mal vu et les jeunes pénalisés de l’absence de Grandir Dignement… et d’un autre côté quand on parle de cinéma on ne peut pas faire de concession, on ne censure pas. Donc c’est délicat vraiment, les gamins me montraient des plans à filmer et parfois je ne savais pas ce que je devais faire, filmer ou ne pas filmer… En fait ce qui se passe à Antanimora raconte aussi un peu indirectement l’histoire du pays.» 

Vous avez de quoi faire un film ? 

« Il faut du temps pour écrire, réfléchir au film mais la matière elle est là, on a beaucoup de choses… Avec toutes les scènes que l’on a, si on réfléchit bien, qu’on prend le temps on peut même faire oublier que l’on a tourné dans une prison, ces jeunes ressemblent aux autres jeunes. Le petit documentaire qu’on vous a montré et à qui on a donné le nom « Bolomboto » ne met en avant que quelques scènes. D’ailleurs à ce propos pour vous expliquer le pourquoi de ce nom… seul les gens qui fréquentent l’établissement savent ce que Bolomboto signifie au quartier mineur. Bolomboto signifie le mélange de plusieurs aliments …. Au quartier mineur  les jeunes dorment à 60 dans 2 dortoirs différents… ils sont ainsi mélangés, et aussi, quand ils cuisinent, je crois si mes souvenirs sont bons qu’il y a deux grosses marmites communes, pour le repas de tout le monde et à côté il y a une dizaine de marmites individuelles sauf qu’eux ils sont une centaine et lors des visites il ya des gens qui ramènent des trucs à leurs fils, des pattes, légumes, etc. n’importe quoi et donc pour qu’ils puissent cuisiner ce qu’ils ont reçu ils ont à leur disposition ces petites marmites, sauf que l’on ne va pas t’attendre… faire cuire, préparer la sauce, préparer le riz, après mettre le poisson, les oignons, etc. Il n’y a pas le temps pour ça, d’autre jeunes attendent derrière pour cuisiner eux aussi… du coup ils mettent tout ensemble, le riz, les légumes, le poisson, etc. dans la même marmite et ça donne des plats inimaginables si vous saviez ». 

Qu’elle était votre relation avec les jeunes ? L’Administration Pénitentiaire ? L’équipe de Grandir Dignement ? 

« J’ai déjà filmé dans des asiles, lieux de détention… donc je savais qu’il fallait se comporter d’une certaine manière mais sans être faux. Les gens les plus expérimentés d’abord c’est Grandir Dignement, ils savent comment se comporter avec les gamins et tout, donc on a écouté leurs consignes, et après par rapport à l’Administration Pénitentiaire, c’est un peu délicat. Ils ne nous connaissent pas et on se ramène avec une caméra… c’est délicat. Pourtant au bout d’environ 2 semaines, l’un des agents pénitentiaire s’était ramené avec un cahier et un stylo et prenait des notes avec les gamins sur nos ateliers… c’était touchant.  On avait réussi à casser comme une barrière. Il y a des images ou les jeunes mettent le pied de la caméra et l’Agent Pénitentiaire met la caméra, ils ont travaillés  ensemble. Progressivement un climat s’était installé entre nous et l’AP, les jeunes et l’AP… On appréhendait quand- même de venir à Antanimora car on ne savait pas sur qui ont allait tomber… et puis ont s’est vite rendu compte sur le terrain qu’on avait tord d’appréhender, qu’on avait en face de nous de nombreux jeunes aux différentes sensibilités, dont nombreux étaient motivés et désireux d’apprendre. D’ailleurs, à leur sortie je pourrais en embaucher quelques uns car ils avaient assurés. Le 26 juin quand je suis retourné à Antanimora pour la fête nationale, c’est comme si je n’avais jamais quitté, le quartier mineur c’était devenu chez moi.» 

Pourquoi être intervenus auprès des mineurs en détention ? 

« D’abord en tant que cinéaste bizarrement j’aime bien les antihéros. Je vois les choses de façon un peu grisâtres. Mes personnages la plupart du temps ce sont des exclus, des marginaux, et à vrai dire je ne sais pas pourquoi. Moi, il faut le dire ça me permet aussi de connaitre mon pays. Moi, quand j’étais jeune, je ressemblais à ces gamins…. ils auraient pu être mes potes, ce n’est pas écrit sur le front qu’ils sont délinquants… je voulais comprendre aussi pourquoi ces gamins s’étaient retrouvés là, car il y a des raisons et c’est très complexe. Donc au lieu de lire des bouquins, articles etc. je voulais me confronter à la réalité, vivre les choses à ma manière, me faire ma propre compréhension. Moi ce qui ma touché, interpellé, c’est qu’au fur et à mesure des interviews que j’ai fait avec les jeunes, j’ai vu qu’il y a de nombreuses similitudes dont leur parcours. Pour beaucoup ils t’expliquaient qu’ils avaient quitté leur domicile pour diverses raisons, qu’ils avaient été accueillis par des jeunes de la rue, comme eux, devenus alors des potes et que pour vivre, ils s’étaient mis à voler d’abord au marché (des bananes, oranges, etc). C’était pour manger, se nourrir, par nécessité. Mais à cause de la justice populaire, ils se rendent compte que c’est ridicule de risquer sa vie pour de telles choses. Aussi,ils n’aimaient pas voler ces dames car elles étaient surement aussi pauvres qu’eux… ils se disaient qu’ils ne pouvaient pas voler quelqu’un de pauvre alors petit à petit ils commencent à voir plus grand, ils deviennent pickpockets, puis ils commencent à travailler la nuit, pour finir comme cambrioleur s’ils ne sont pas pris avant. etc. ils se retrouvent dans des coups de plus en plus gros … Ce sont des concours de circonstances et moi franchement je me dis que je n’aurais pas été à l‘abri de tout ça non plus. Ils sont en détresse … à travers ces jeunes on peut ressentir vraiment ce qui se passe dans ce pays. Quand tu entends dire de la part d’un jeune, confirmé par les autres, que c’est mieux de passer 6 mois en prison que 48h en garde a vue chez les flics tu te poses des questions et pour avoir vécu l’expérience… je comprends maintenant ce qu’ils disent, c’est délicat de montrer ces images-là du jeune qui dit ça… comment dénoncer sans nommer le coupable ?»

As-tu un souvenir/anecdote marquant à nous raconter au cours de ce projet ? 

« C’est ce qui s’est passé après qui m’a marqué le plus, mais en même temps c’est lié à ce qu’il s’est passé dedans….Il s’agit de 2 plans séquences filmés par les jeunes, et c’est au moment du montage que là je me suis dit merci à vous les gamins, vous venez de m’apprendre quelque chose. En fait c’est le rendu de leurs images, c’est ce qu’ils ont montré en terme d’images, leur regard, comment ils m’ont appris ce que je leur ai appris. Il y a eu beaucoup de moment de magie de cinéma… les jeunes avaient cette facilité là, à transmettre énormément derrière et devant la caméra. Nous, on a mis 3 ans à apprendre notre métier de cinéaste et ces jeunes nous ont scotchés vraiment en quelques semaines seulement, c’était simple pour eux, certains on cerné la chose très rapidement et le rendu est époustouflant…»

Que diriez-vous à une personne qui hésiterait à s’engager, pour l’encourager à intervenir auprès de Grandir Dignement ? 

« J’ai envie de leur poser une question : crois-tu que t’es différent de ces jeunes ? Et j’ai l’impression que pour répondre à cette question la seule manière c’est peut-être de se confronter à ces jeunes, de les rencontrer… » 

Souhaiterais-tu refaire un projet avec Grandir Dignement ? 

« Grandir Dignement ont facilité notre intervention… je me suis senti à l’aise avec Grandir Dignement, j’ai été bien accueilli, je me prenais pas la tête…  Grandir Dignement a joué un rôle central dans ce projet. J’espère que tout le monde a trouvé son compte qu’on parle de Grandir Dignement, de nous, de l’AP, des mineurs… je crois que tout le monde a été satisfait et si je pourrais faire d’autres projets avec GD je le ferais volontiers. »